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Mardi, 28 Décembre 2010 12:01

pour info texte roland gori de l'appel des appels sur l'évaluation
http://www.appeldesappels.org/

De l’extension sociale de la norme à la servitude volontaire

Roland Gori

« L’époque qui ose se dire la plus révoltée n’offre à choisir que des conformismes. La vraie passion du XXe siècle, c’est la servitude. » Albert Camus, L’Homme révolté, p. 293.

Je voudrais aujourd’hui rapidement évoquer trois idées :

-  la première : si pour moi la question de la désobéissance civile se pose moins que celle de la servitude volontaire, c’est bien parce que nous sommes aujourd’hui davantage dans une société articulée à la norme plutôt que dans une société articulée à la Loi ou du moins à une Loi fondée par un véritable système juridico-politique. Cette extension sociale de la norme requiert le consentement des sujets, leur servitude volontaire et leur intériorisation des normes.

-  La deuxième idée, c’est que l’évaluation telle qu’elle se pratique aujourd’hui est une véritable dévaluation. Elle est la matrice de cette servitude volontaire qui au nom de la religion de la science, de la rationalité technique et de la logique comptable produit une soumission sociale librement consentie.

-  Troisième idée : pour résister à ces dispositifs de servitude que constituent les normalisations des pratiques professionnelles et sociales, il faut toujours davantage s’engager dans une culture des métiers, de leur éthique et de leur finalité spécifique. C’est au nom de cette culture professionnelle et de la communauté qui l’incarne que nous pourrions risquer une position collective d’objecteurs de conscience face à cette politique de civilisation qu’est l’évaluation.

L’extension sociale de la norme

Je suivrai Michel Foucault pour considérer aujourd’hui que nous devenons davantage une société articulée sur la norme que sur la loi. Ce qui ne veut pas dire que le pouvoir de la loi soit en train de régresser, mais plutôt qu’il s’intègre dans un pouvoir plus général, celui de la normalisation.
La multiplication des règlements, des directives, des circulaires et des décrets, par exemple édictés par la Commission européenne proviennent de l’augmentation sans cesse croissante des normes et des exigences de standardisation par fait même de l’absence d’une autorité politique légitime qui pourrait se fonder sur la loi.

En un mot comme en cent, le conformisme auquel nous nous plions tous les jours s’exerce « dans les petites affaires », nous asservit de manière toujours plus étendue et douce, nous fait perdre l’habitude de nous diriger nous-mêmes et nous habitue toujours davantage à consentir dans les marges d’un pouvoir véritablement disciplinaire à notre propre aliénation, à notre propre mutilation. Le Maître aujourd’hui, ce n’est plus le tyran religieux ou laïc, c’est un Maître anonyme, disséminé, dans de multiples dispositifs réticulaires et capillaires où s’exerce moins le pouvoir d’un seul que la servitude de tous. C’est ce Maître anonyme qui impose à l’humain de se transformer en ressource pour faire fructifier le capital en ingurgitant des nouvelles règles de conduite, une nouvelle langue et de nouvelles valeurs. Et ces nouvelles formes de domination, ces nouvelles servitudes sont souvent installées au nom même de la liberté et de la transparence démocratique. Ce que Yves-Charles Zarka appelle « nos nouvelles servitudes ».

Et ces nouvelles formes de subordination et de domination exigent un consentement volontaire des sujets, adhésion volontaire à des normes plutôt qu’à des lois. Nous avons à révéler et à déconstruire l’impensé social et politique des normes que le Pouvoir présente comme des évidences « naturelles » ou des faits objectifs. Ce travail est déjà en lui-même une pratique de résistance citoyenne autant que philosophique.
Ce n’est pas seulement le partage entre le permis et le défendu qui est en jeu, mais davantage l’intoxication, la colonisation de nos existences par une manière de penser et de vivre le monde, autrui et soi-même. Et cette manière de s’habituer à ce que Deleuze appelait « les petits fascismes de la vie ordinaire », cette manière de s’habituer à une domination invisible et insidieuse, conditionne dans les temps de crise et de terreur l’obéissance à des actes cruels, barbares et inhumains. On ne peut pas comprendre la soumission à des systèmes totalitaires et à leur logique monstrueuse si on ne prend pas en compte cette première idée : la normalisation des esprits prépare progressivement à cette « banalité du mal » dont parle Hannah Arendt à propos des bourreaux nazis, de ces fonctionnaires zélés d’un Etat délinquant où le meurtre de masse devient un boulot comme un autre.

Voilà pourquoi, je crois que le premier acte de résistance consiste à analyser et à déconstruire le fonctionnement de nos dispositifs de normalisation. C’et là où se trouve la tyrannie du pouvoir contemporain et je dirai avec de Tocqueville que « la nature du Maître m’importe bien moins que l’obéissance. » Alors comment ça se passe aujourd’hui, c’est la deuxième idée ? Eh bien c’est l’évaluation qui constitue le dispositif matriciel de ces servitudes et qui transforme chacun d’entre nous en « tyranneau » de lui-même et des autres. « Tyranneau », le terme est de La Boétie dans son Discours sur la servitude volontaire : le pouvoir tyrannique est faible, instable et il ne tient que par la servitude volontaire des sujets qui ne s’y prêtent qu’en croyant tirer profit de la tyrannie qu’ils imposent aux autres comme à eux-mêmes. Cette abnégation politique corrompt le lien social et menace la « fraternelle communauté » de la vie civile pour satisfaire les ambitions et les avarices individuelles. C’est pour ça qu’il est important, deuxième acte de résistance, de restituer à nos pratiques professionnelles leur dimension politique. Ce n’est pas faire de la politique mais c’est révéler l’existence du politique dans les métiers. Quand la génétique ou la neurobiologie des comportements sont instrumentalisées pour détecter les délinquants en couche-culottes ou sélectionner les candidats lors des entretiens d’embauche, c’est aux scientifiques de refuser et de faire objection. Ce n’est pas la désobéissance civile, mais un refus de se soumettre à une politique qui tend à transformer les professionnels en tyranneaux. Et là il est nécessaire par les temps qui courent de mobiliser l’opinion, de faire du lobbying et des actes symboliques de résistance.

Quand des rédacteurs en chef de revues européennes demandent à ce que leurs prestigieuses revues soient retirées des banques de données qui assurent l’hégémonie culturelle des Etats-Unis sur le marché de l’information scientifique, c’est une insoumission aux normes, ce n’est pas une désobéissance à la loi. Quand les universitaires démissionnent de leurs responsabilités collectives et administratives, ce n’est pas une désobéissance civile mais un refus de se soumettre au dispositif de normalisation qui assure la revanche du pouvoir technico-administratif sur les missions d’enseignement, de recherche ou de soin. On pourrait multiplier à l’infini les exemples. Je voudrais simplement dire qu’aujourd’hui la cible de nos révoltes devrait être à mon avis ce qui justifie la servitude volontaire, je veux parler de l’évaluation.

L’évaluation : un dispositif anthropologique

Nous sommes dans une société de l’évaluation généralisée qui dévalorise la substance humaine de nos actes au profit de leur décomposition en unités techniques mesurables, quantifiables et commensurables. Le pouvoir, dans nos démocraties libérales, interdit moins qu’il oblige à penser, à vivre et à mourir selon certaines normes dans une gestion économique des populations et une fabrique de leur opinion. Ces normes sont codifiées dans des règlements de toutes sortes qui ne sont pas des produits à proprement parler d’une Loi juridico-politique, c’est-à-dire d’une autorité. C’est plutôt un dispositif de capture du vivant qui modèle, fabrique et traque l’humain par les filets de normalisation d’un réseau de tyranneaux toujours plus capillaires, denses et obscurs. On le sait, les populations deviennent des objets technico-politiques d’un gouvernement individualisé des sujets qu’il faut suivre à la trace, dépister, marquer, ficher, enregistrer dans le grain le plus fin des anomalies et dans les replis les plus intimes de leur existence. Dans cette bio-économie, le comportement humain se gère comme le grain de blé ou les flux de marchandises et ce d’autant plus si les professionnels renoncent à leur pensée critique, et à leur faculté d’analyser, de juger et de décider. Alors pour mieux les exproprier de leur existence privée et professionnelle, les démocraties modernes ont découvert le pouvoir de normalisation de l’évaluation. On n’a pas besoin de penser à ce qu’on fait, il suffit de compter les actes, de les comparer et si possible dans une culture du résultat à court terme pour mieux rester le nez sur le guidon. C’est peut-être pas productif, mais au moins ça fait partie des dispositifs de civilisation et de servitude où l’homme mutilé n’a pas besoin de la présence d’autrui et où il est condamné à ne détenir sa valeur que de ses performances instrumentales.

Ici, quelle que soit la nature juridico-politique d’un système, les procédures de normalisation contiennent en elles-mêmes les germes des petits fascismes ordinaires. Or l’évaluation, c’est aujourd’hui la matrice permanente d’un pouvoir politique qui nous demande de consentir librement à cette servitude technique. A l’hôpital le rapport Larcher comme le rapport Vallancien placent l’expertise au cœur du système de gouvernance. La tarification à l’activité à l’hôpital, le système SIGAPS pour les CHU, le classement des revues par Impact factor à l’Université, l’évaluation des travaux de recherche à partir de la marque des revues dans lesquels ils sont publiés, la durée limitée à deux ou quatre ans des habilitations de laboratoires et accréditations diverses, l’hégémonie anglo-américaine sur le marché des éditions scientifiques, les standardisations diverses et variées, tous ces dispositifs fabriquent l’opinion et permettent un quadrillage des populations en général et des communautés professionnelles en particulier.

Ces dispositifs d’évaluation quantitative, qu’il s’agisse du classement de Shangai des Universités, des indices bibliométriques ou des diverses tarifications à l’acte technique peuvent être largement critiqués, se révéler faux et contre-productifs, il n’empêche ils sont maintenus, ils se multiplient, se reproduisent et créent de véritables réseaux de tyranneaux et de scribes des nouvelles servitudes. Et cela parce que ce dispositif est d’abord et avant tout une machine de gouvernement. Alors comment résister à cette machine de gouvernement qui une fois encore passe par la norme avant de s’imposer comme loi ?

La réponse est simple et complexe : en construisant du « collectif » de résistance aux normes lorsqu’elles pervertissent les finalités de nos métiers ou modifient leurs significations anthropologiques.

Résister en refusant la servitude volontaire

Refusons la perversion de nos métiers en instruments d’un contrôle social ou de molécules de propagande. Résister, déjà c’est faire notre boulot au regard des finalités qui l’ont créé. S’il faut soigner ou cocher, choisissons de soigner. S’il faut chercher ou publier, choisissons de chercher. S’il faut soigner ou surveiller, choisissons comme ces infirmiers psychiatriques de soigner plutôt que d’escorter les patients D 398. Simplement c’est à un collectif que peut revenir la charge de construire ces formes de résistance. Si un rédacteur en chef de revue enlève sa revue des banques de données, ça n’aura aucune importance et cela permettra la promotion de tyranneaux plus cyniques et accommodants. Quand c’est toute une section du CN des Universités qui refuse le classement des revues, on peut encore travailler. Nous avons aujourd’hui avec Internet le meilleur et le pire. On peut vaincre le conformisme, non seulement par l’amitié et la fraternité auxquelles La Boétie se réfère pour sortir de cette servitude volontaire qui n’est pas que le fait d’un tyran politique, mais d’abord et avant tout cette inclination qui pousse chacun de nous à devenir ce tyranneau qui s’assujettit lui-même autant qu’il assujettit les autres. Se révolter, dit Camus, c’est « refuser l’humiliation […] sans la demander pour l’autre. » Ne l’oublions pas. Alors comment sortir de cette corruption de la normalisation et de la servitude volontaire qu’elle exige ? Ne m’en voulez pas si c’est dans une nouvelle de Melville, Bartleby, que je verrais volontiers la métaphore des actions que je propose.

Vous vous souvenez de cette œuvre remarquable dans laquelle un avoué des plus conformistes se trouve corrompu, pourrait-on dire, par ce copiste étrange qu’était son subordonné Bartleby. Ce copiste, à la « silhouette lividement nette, pitoyablement respectable, incurablement solitaire » (p. 16). Quasiment anorexique, affamé de copies, silencieux, blême et mécanique, et qui un jour à la requête coutumière de son patron répond « Je préfèrerais n’en rien faire ». Et à toutes les requêtes, y compris celles qui lui demandent des explications sur son étrange comportement, il répond « I would prefer not to ». Et avec cette douceur magique qui désarme tous ses interlocuteurs Bartleby produit ce que Melville appelle « une fraternelle mélancolie ». Bartleby, ce copiste de Wall Street, publié au milieu même du XIXe siècle, n’est-il pas la figure mélancolique sur laquelle se fracasse le management de notre civilisation qui naufrage au moment même de son triomphe comme disait René Char ? Famélique Bartleby, ombre qui hante désespérément toutes nos habitudes dont la vocation originaire est peut-être de nous oublier nous-mêmes, cet oubli de nous-même condition première de l’obéissance, mélancolique Bartleby qui restitue aux scribes leur étincelle d’humanité par cette résistance passive et obstinée qui finit par corrompre le langage des maîtres, car les scribes et les copistes dans les cabinets desquels Bartleby préfèrerait ne pas, finissent aussi par être corrompus par son langage. Ils emploient malgré eux le verbe « préférer ». Il y a un discours de la servitude comme il y a un discours de la résistance qui désintoxique la langue de ses corruptions morales et sociales. De la même manière qu’on a pu lire la Princesse de Clèves trop vite et imprudemment mise au rebut au profit des Rolex, ne pourrait-on imaginer une réponse collective à tous les donneurs d’ordre par la formule de Bartleby « je préfèrerai ne pas ». Et puis plus sérieusement, ne pourrait-on pas au moment où nous décidé dans le moindre repli de nos existences intimes et sociales restituer à notre désir sa portée critique en nous demandant si nous ne préfèrerions pas « ne pas ». Mais bien sûr pour avoir quelque portée cette désobéissance à la norme qui n’est pas encore une désobéissance à la loi, ne saurait avoir sa pleine force politique qu’à la condition de se construire sur une scène du collectif où les rédacteurs en chef des revues scientifiques préfèreraient tous ensemble ne pas se trouver dans les banques données bibliographiques et d’asservissement social et de mondialisation culturelle. Si tous les médecins, psychologues et soignants préfèreraient ne pas remplir les cases imbéciles qui traquent moins les dys que ceux qui les soignent. Que les universitaires préfèreraient ne pas exercer les fonctions administratives et collectives dès lors qu’on les transforme en tyranneaux de la gestion de la pénurie ou d’initiateurs à la servitude sociale volontaire. Que les directeurs de laboratoires et les responsables de maquettes pédagogiques préfèreraient ne pas recevoir des experts nommés et non pas élus de leur communauté. Les experts ces scribes et tyranneaux de nos nouvelles servitudes. Que les spectateurs indignés par la colonisation de l’information préféreraient ne pas répondre aux questions débiles de l’audimat et de l’enquête d’opinion, parce qu’ils refusent d’être réduits à du « temps de cerveau disponible à vendre à Coca-Cola etc.

Mais cela suppose une construction du collectif qui n’embrasse pas, parfois au nom même de la démocratie les figures de la servitude pour s’ouvrir au risque de l’amitié, cette figure antique sur laquelle La Boétie fait reposer les liens sociaux authentiques. Cela suppose aussi qu’à distance de l’avarice et de la cruauté dont La Boétie met en évidence qu’ils constituent les liens occultes du pouvoir tyrannique, on puisse se laisser aller au don, à la générosité et à l’amour. Ce qui suppose qu’on puisse aussi donner ce que l’on n’a pas pour le partager avec d’autres dans cette fraternelle mélancolie qui permet véritablement la création. Mais ça il faut bien le dire, c’est difficile pour tout le monde, non seulement parce que nous sommes corrompus par les valeurs culturelles du capitalisme mais aussi parce que comme nous l’enseigne notre pratique de soignant, se laisser aller vulnérable et démuni à l’autre provoque de l’angoisse et de la méfiance. Et c’est normal, car l’autre n’est pas toujours pourvu des meilleures intentions à notre égard et parfois au nom même de votre Bien et du Salut collectif, l’autre peut se conduire en rapaces. Il y a des rapaces humanistes, comme il y a des rapaces néolibéraux. Chacun des tyranneaux apparaît comme un tyranneau non seulement pour les autres, mais d’abord pour lui-même. Là est la matrice de cette servitude volontaire dont j’ai voulu parler aujourd’hui et à laquelle Bartleby fait obstacle en ravageant le langage et la rationalité du petit Maître. Son langage devient contagieux. Il contamine le discours instrumental du copiste. Il nous restitue notre humanité que menacent le pragmatisme et le rationalisme de ce rêve américain dont Deleuze nous dit qu’il fabrique un « homme sans particularités ». C’est à cette inservitude volontaire que j’avais appelé.

Roland Gori

Mise à jour le Mardi, 28 Décembre 2010 12:05